Il était 19H, une rude journée se terminait tandis que le soleil se couchait, ses rayons frappant intensément la terre, comme si c'était la dernière fois.
La journée avait été plutôt belle pour Mike. Il ne lui restait plus que quelques mètres à faire pour arriver chez lui, et repartir presque aussitôt pour jouer au tennis. Sa vie n'était qu'un tourbillon perpétuel d'activités diverses, et ses rares moments de plénitude l'enivrait à un point inimaginable. Il n'avait pas le temps et l'envie de flâner, car après tout, on n'avait qu'une vie! Et il estimait être arrivé à un age où le sommeil et la tranquillité importait moins que le plaisir et l'activité permanente. Il ne voulait perdre aucune minute de sa vie, et se contentait du minimum syndical de repos.
Il avançait, imperturbable, ne se doutant pas un seul instant qu'un repos forcé l'attendait.
La mélancolie était seule accompagnatrice de John, en cette belle soirée d'automne. Le ronronnement de la voiture le berçait doucement, lui qui n'attendait qu'une seule chose, à savoir un bon verre de scotch devant un de ces programmes débiles que diffusait la télévision à longueurs de journées. Encore quelques virages, et la chaleur de l' alcool l'envahirait de nouveau. Inconsciemment, son pied droit se fit plus lourd, et sa vieille voiture accéléra bruyamment, laissant échapper une trainée de fumée aussi noire que la nuit. Il lui suffisait de monter la cote, de tourner ensuite à droite, et quelques instants plus tard, il serait confortablement installé chez sa mère.
Il était loin de se douter que son prochain verre de scotch n'était pas pour aujourd'hui.
"C'est pas une heure pour tondre la pelouse, bordel!"
Marie, 63 ans, n'attendait qu'une chose. Que son mari rentre, pour lui raconter ce reportage incroyable qu'elle avait vu ce midi aux infos, sur la reproduction d'espèces rares de tortue floridienne, et pour qu'il aille dire au voisin d'en face, ce Bill, qu'il y avait d'autres moments pour passer la tondeuse. Sa vie ne lui plaisait plus, en dehors des courts laps de temps où elle voyait son fils, le soir. Cela ne lui plaisait pas trop d'ailleurs, cette nouvelle habitude qu'il avait de se servir un verre de ces boissons infâmes, au moment où il arrivait. Il se justifiait en disant qu'il avait froid, qu'un petit verre ne lui ferait pas de mal, et le réchaufferait. Cette pensée lui rappela soudainement que les fenêtres à l'étage étaient encore ouvertes.
"Décidément, je perds la tête..."
Elle monta lentement les escaliers, ses jambes soutenant difficilement son corps, et se précipita à la fenêtre de sa chambre. Elle jeta un regard noir au voisin d'en face, lorsqu'elle vit et entendit arriver brusquement une voiture fonçant à toute allure.
Le choc la plongea dans l'horreur, et elle sentit son c½ur exploser tandis que ses jambes cessèrent brusquement de la soutenir.
Bill se hâtait de finir de tondre la pelouse, avant que ses voisins ne se décident à venir l'empêcher de compléter cette tache au combien ingrate, qu'il détestait par dessus tout. Mais bon, il relativisait en se disant que si il avait un jardin à tondre, c'est qu'il avait une belle maison, et donc qu'il avait réussi sa vie. A ce sujet, il attendait un coup de fil important, à propos d'un contrat juteux qui le mettrait à l'abri pour les dix années à venir. Il tâta machinalement sa poche, et se rendit compte qu'il avait laisser son téléphone dans la maison. Il lui restait environ 3 passages, soit cinq minutes pour terminer.
"Allez je finis vite fait."
Il aperçut en face le visage de cette vieille peau de Marie, qui le regardait d'un ½il noir. Mais son visage ridé se détourna soudainement.
Bill, à cause du bruit de la tondeuse à gazon n'entendit pas arriver la voiture de John, tout comme Mike, qui passait alors à proximité.
Quatre vies furent impliquées dans cet évènement.
Quatre personnes ont vu leur destin bouleversé.
Personne n'est coupable, pourtant tous le sont, à différents degrés.
Un cinquième personnage, s'est d'ailleurs glissé dans ce drame.
John finissait à peine de monter la pente, que le soleil le frappa instantanément au visage. Les puissants rayons l'aveuglèrent durant plusieurs longues secondes, où le drame se joua. Il perdit le contrôle de son véhicule.
Mike n'était qu'à quelques minutes de chez lui, lorsque la voiture le faucha. De longs instants plus tard, il reprit conscience, éveillé par des douleurs effroyables. Un homme se trouvait à ses cotés, et une sirène à peine audible se fit entendre. Cet homme à coté de lui, c'était Bill.
Il avait tout vu. Le regard horrifié de Marie, la voiture fauchant Mike, finissant sa folle course dans son platane, à peine ralentie par le précédent choc. Son cerveau s'était embrouillé. Il ne croyait pas ce qu'il venait de voir. Son corps tremblait comme une feuille morte. Il voulait se précipiter pour sauver ce jeune homme. Mais si il était déjà mort? Si la scène était trop affreuse?
Le soleil tapait sur son crâne, lorsqu'il prit conscience qu'il devait appeler les secours. Il se précipita à l'intérieur de chez lui.
" Où il est? OU IL EST? C'EST PAS POSSIBLE D'ÊTRE AUSSI BORDÉLIQUE!"
Si seulement il était aller le chercher tout à l'heure...Au bout d'une grosse minute, il le trouva, et appela les secours.
Marie était affalée par terre, tétanisée. Le poids de la culpabilité l'étouffait. Elle avait engendré un tueur, un meurtrier. Elle voulait se précipiter pour voir si son fils était encore vivant. John, John, si seulement...Elle pensa à l'alcool. Il avait peut être bu? Circonstance aggravante. Son fils était sa bouée de sauvetage. Elle allait se retrouver seule au milieu de l'océan.
Lorsque Bill sortit à nouveau, rien n'avait bouger. De nombreuses personnes aux fenêtres observaient la scène. Il vit John sortir péniblement de la voiture. Il alla vers Mike. Il s'agenouilla. Ce dernier, en sale état, reprenait conscience. Il lui parlait, pour le maintenir éveillé, lorsque son téléphone sonna, 5 fois. Son affaire était perdu, tout comme Mike. Les secours arrivaient mais c'était trop tard. Il se retourna, et vit John, allongé, en pleurs.
Le soleil, comme sous le poids de la culpabilité, abandonna ses derniers rayons, au profit de la nuit.